Victor Hugo s’attaque à la façade sud

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 »(…) Les grands édifices, comme les grandes montagnes, sont l’ouvrage des siècles. Souvent l’art se transforme qu’ils pendent encore ; pendent opera interrupta ; ils se continuent paisiblement selon l’art transformé. L’art nouveau prend le monument où il le trouve, s’y incruste, se l’assimile, le développe à sa fantaisie et l’achève s’il peut. La chose s’accomplit sans trouble, sans effort, sans réaction, suivant une loi naturelle et tranquille. C’est une greffe qui survient, une sève qui circule, une végétation qui reprend. Certes, il y a matière à bien gros livres, et souvent histoire universelle de l’humanité, dans ces soudures successives de plusieurs arts à plusieurs hauteurs sur le même monument. L’homme, l’artiste, l’individu s’effacent sur ces grandes masses sans nom d’auteur ; l’intelligence humaine s’y résume et s’y totalise. Le temps est l’architecte, le peuple est le maçon.(…) ».Victor Hugo, Notre-Dame de Paris, Livre III,I.

L’intérêt de Victor Hugo pour l’architecture est connu, par ses interventions célèbres au Comité des Monuments Nationaux et par la multiplicité des représentations architecturales dans son œuvre écrite ou peinte.

Mais dès qu’il acquiert Hauteville House il se met lui-même à l’œuvre comme architecte et il s’avère que le poète a déjà une vision claire de son projet architectural et de la réorganisation des espaces qu’il induit.

Si le décor est l’apport le plus évident du poète sur l’édifice, son intervention ne se limite pas à cela. Imposant son esthétique à la maison, il s’oppose à son style géorgien en rompant la symétrie de sa façade sur le jardin par l’adjonction d’une « excroissance » vitrée à l’angle Sud. Il refuse ainsi peut être ce « méthodisme bâti » qui définissait déjà selon lui sa maison jersiaise de Marine Terrace.

Nous devons notre connaissance de l’organisation de Hauteville House avant 1856 à trois principaux documents. Au moment de l’achat en 1856, Victor Hugo en dessine le plan des quatre premiers niveaux. A la même époque, Madame Hugo décrit la maison et son jardin dans une lettre adressée à sa sœur Julie Foucher. Plus tardivement, en 1904, une descendante de William Ozanne, propriétaire avant Victor Hugo, ayant visité Hauteville House, écrit à sa sœur et compare dans sa lettre la maison à celle qu’elle a connu.

En termes d’architecture, trois pièces sont nées de sa volonté. L’ensemble Atelier et jardin d’hiver accolé à l’angle sud de la maison est bâti entre 1856 et 1858. La  »chambre de verre » ou « cristal room » est élevée sur le toit, au Nord, en 1861/1862. Peut-être puise-t-il son inspiration dans la contemplation des serres nombreuses dans les îles anglo-normandes et dont il a pu apprécier le charme sous ses yeux mêmes puisque la maison voisine, au numéro 36, en présentait un bel et imposant exemple. Mais surtout il en avait probablement apprécié le confort dans les maisons qu’il avait loué avant d’acheter la sienne. À Jersey, Marine Terrace, et la maison du numéro 20 dans la même rue d’Hauteville à Saint Peter Port, possédaient déjà des petites serres auprès desquelles la famille Hugo et ses amis aiment à être photographiés.

Chronologie des modifications apportées au XIXème siècle à la façade sur jardin de Hauteville House, 2012, S. Duluc.

Cette architecture de bois et de verre offre-t-elle un moyen d’effacer cette frontière entre l’extérieur et l’intérieur de la maison ? D’offrir à la nature sa place dans le décor des pièces par contraste, comme dans la salle-à-manger ou la Galerie de chêne, ou par immersion comme dans le jardin d’hiver ou le  »Look-out » ? Ce désir l’aurait poussé à imaginer dans son jardin, près de la serre, un petit salon surplombant le mur mitoyen et depuis lequel il peut contempler la mer, un  »Look-out » du jardin. La plateforme qu’il créait sur le toit de la maison et à laquelle il se réserve l’accès, participe de cette quête de lumière et s’offre comme l’étape finale du parcours créé par Victor Hugo dans sa maison.

Anonyme, sans date [avant 1861], vue de la façade de Hauteville House depuis le jardin, coll. Maison de Victor Hugo, MVHP-PH-1013 f.31.
Nous ne nous arrêterons pas ici sur la valeur symbolique et la description du décor de Hauteville House. Toutefois lorsqu’il s’agit de comprendre les transformations de l’édifice voulues par Victor Hugo, il faut admettre que le décor participe à la compréhension  »des méandres d’architecture intime » de Hauteville House, tout autant que l’analyse de son plan.